Minuit moins cinq

Le lac Saint-Pierre est à la fois une réserve mondiale de la biosphère et l’un des grands milieux humides du Québec. Pourtant, son écosystème se dégrade. La disparition de la perchaude, poisson-baromètre, rend visible une crise longtemps dispersée entre agriculture, navigation, dragage et barrages.

Depuis les années 1980, le maïs et le soya ont progressé dans la plaine inondable. Quelque 5 000 hectares et plus de deux cents exploitations sont concernés. Engrais, pesticides, sols nus et labour modifient un espace qui, au printemps, devrait servir de frayère et de garde-manger aux poissons.

La plaine inondable

Pour pondre, la perchaude a besoin d’une eau peu profonde et d’une végétation inondée à laquelle fixer ses œufs. Un champ labouré n’offre ni tiges ni arbustes. Les sédiments et nutriments entraînés vers le lac transforment aussi certaines eaux en une soupe opaque, pauvre en habitat.

La Table de concertation régionale du lac Saint-Pierre a proposé un plan de cohabitation faune-agriculture. Parmi les pistes: cesser le labour dans la zone littorale, maintenir une couverture végétale, tester des cultures adaptées aux crues et restaurer les secteurs les plus sensibles.

À la Ferme Bayonne, Michel Forget et sa famille pratiquent déjà le travail minimum du sol, le semis direct du soya et le travail en bandes pour le maïs. Ils se disent prêts à expérimenter, à condition qu’une plante de couverture convienne au milieu et que le changement ne mette pas l’entreprise en péril.

Qui paiera la restauration?

La contradiction est aussi réglementaire. Des cultures se poursuivent dans une zone où plusieurs règles environnementales devraient limiter les travaux. Les producteurs reçoivent pourtant des plans de fertilisation et des signaux administratifs qui entretiennent la tolérance. Chacun renvoie alors la responsabilité à l’autre.

Les agriculteurs rappellent que le lac n’a pas un seul adversaire. Les vagues des grands navires érodent les berges, le chenal est dragué et les ouvrages en amont influencent les niveaux d’eau. Roger Michaud, pêcheur commercial, refuse de jeter toute la pierre au monde agricole, même si le moratoire lui a retiré une part importante de ses revenus.

Reste la question du contrat collectif. Faut-il acheter des terres, indemniser les services écologiques, payer une transition ou interdire certaines cultures? Restaurer le littoral exige une politique stable, des objectifs mesurables et une solution viable pour ceux qui travaillent ces sols. À minuit moins cinq, l’inaction est elle aussi un choix coûteux.

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