NICOLAS MESLYReporter · Photographe · Agronome

GRAND REPORTAGE · 2018

Coopérateurallemagne Avril 2018

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Coopérateurallemagne Avril 2018
© Nicolas Mesly · publication originale
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Le reportage, en version intégrale

4242 COOPERATEUR.COOP – AVRIL 2018 PHOTO : NICOLAS MESLY 4242 COOPERATEUR.COOP – AVRIL 2018 L’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne, en vigueur depuis le 21 sep - tembre 2017, permet l’exportation de 75 000 tonnes métriques (tm) de viande de porc vers l’Union européenne. Mais le Vieux Continent est déjà autosuffisant à 115 %. Et les exportations canadiennes s’invitent au moment où le torchon brûle entre la France et l’Allemagne. Les producteurs français ne sautent pas de joie à l’idée de voir débarquer en Europe 75 000 tm de viande de porc canadienne.

Un sentiment exprimé par Philippe Bizien, président du Comité régional porcin de Bretagne, et Jacques Crolais, directeur de l’Union des groupements de producteurs de viande de Bretagne, rencontrés en septembre dernier à la salle de presse de l’exposition internationale SPACE, à Rennes (France). C’est que le marché européen de viande de porc est saturé. Et la Bretagne, épicentre de la production française avec ses 6500 éleveurs et 14 millions de porcs produits par an, a de la difficulté à rester à flot. « On ne va pas se faire la guerre pour 75 000 tm : c’est à peine 3 % du marché », tempère Guillaume Roué, président de l’Office international de la viande et président de la coopérative d’éleveurs de porcs Prestor.

TEXTE DE NICOLAS MESLY L’EUROPE NE SOURIT PAS À L’ARRIVÉE DU PORC CANADIEN Le porc canadien a-t-il une chance de pénétrer la forteresse européenne ? Cependant, ce dernier ajoute une nuance : « Si c’est 75 000 tonnes de jam - bon, ça va perturber le marché européen du jambon et notamment la France, grande consommatrice. » L’expert soutient qu’il faudra trouver un accord entre les acteurs commerciaux de l’AECG pour équilibrer les exportations de carcasses, afin de ne pas miser juste sur le jambon. DUMPING SOCIAL Si dans l’Hexagone bien des esprits sont à cran, c’est que les producteurs français jugent qu’ils font face à une concurrence déloyale au sein même de l’Europe, en particulier de la part de l’Allemagne, devenue la superpuissance porcine du continent (avec l’Espagne, récemment).

L’Allemagne aurait bâti son empire de façon exponentielle, surtout à partir des années 2000, grâce à la main-d’œuvre « délocalisée », c’est-à-dire importée de Roumanie ou de Pologne et payée au salaire ayant cours dans le pays d’origine. Un phénomène qualifié de « dumping social ». « L’efficacité des abattoirs allemands repose sur l’accès à de la main-d’œuvre des pays de l’Est, payée deux à trois fois moins cher qu’en France », croit Jacques Crolais. Le salaire horaire d’un ouvrier dans un abattoir français est d’envi - ron 15 euros (22,50 $ CA), en incluant les GUILLAUME ROUÉ L’accès du porc canadien au marché européen sera une bataille de coupes, dont le jambon sera exclu, croit Guillaume Roué, président de l’Office international de la viande. | AFFAIRES AGRICOLES 4343 COOPERATEUR.COOP – AVRIL 2018 PHOTO : NICOLAS MESLY charges sociales.

L’écart de la masse salariale entre Cooperl Arc Atlantique, plus gros producteur de porcs français, et les abattoirs allemands est de 30 millions d’euros (45 millions $ CA) par an, dit-il. « Nous avons formulé deux plaintes à la Commission européenne depuis 2011 pour faire adopter une directive sur la main-d’œuvre détachée. Nous nous féli - citons que notre président, Emmanuel Macron, ait pris ce dossier à bras le corps », ajoute le directeur général du syndicat Culture viande, Mathieu Pecqueur, qui représente le Collectif contre le dumping social en Europe.

Selon lui, le président français a soulevé plusieurs fois l’enjeu d’un salaire égal pour un travail égal à un endroit donné avec la chancelière alle - mande, Angela Merkel. Malgré la difficile réélection de la dirigeante en septembre dernier, la démarche a porté ses fruits en partie, « en attendant que nos concurrents trouvent d’autres stratagèmes ». LA RÉPONSE ALLEMANDE « Il est vrai que nous avons déjà employé de la main-d’œuvre délocalisée dans le passé, mais ce n’est plus le cas », réplique en entrevue André Vielstädte, responsable des relations publiques chez Tönnies, rencontré au siège social ultramoderne de l’entreprise à Rheda (Allemagne).

Sur ce site, le goliath de l’industrie porcine allemande abat sept millions de porcs par an, soit presque l’équivalent de toute la production québécoise. Il s’y débite plus de 1000 coupes par carcasse, écoulées sur le marché allemand d’abord, européen ensuite, puis chinois. Quelque 6500 employés font tourner cet abattoir hautement mécanisé, sur les 12 000 travailleurs de l’entreprise. Un véritable siège des Nations unies, où se côtoient 82 différentes nationalités.

Selon André Vielstädte, les abattoirs allemands ont offert un salaire minimum à tous leurs employés, y compris les travailleurs détachés, à partir de 2013. Celui-ci a été officialisé en 2015 à 8,50 euros l’heure (12,75 $ CA) par le gouvernement de « Mutti », surnom donné affectueusement à la chancelière Angela Merkel et qui veut dire « maman ». Ce salaire vient d’être augmenté à 9 euros l’heure (13,50 $ CA) en 2017. Quant à l’AECG, « nous accueillons la concurrence à bras ouverts, dit Jacqueline Nowack, directrice des exportations chez Tönnies.

L’Allemagne importe de la viande industrielle (de commodité) et de spécia - lité. » Selon elle, pour percer ce marché, il faudra que les exportateurs canadiens fassent preuve d’imagination. Elle indique que même si le porc allemand est plus coûteux, les Allemands sont fiers de leur schnitzel (escalope de porc), au même titre que les appareils photos Leica ou les automobiles Mercedes-Benz. AFFAIRES AGRICOLES | LIGNE DE COUPE ABATTOIR TÖNNIES Le recours à la main-d’œuvre détachée expliquerait en grande partie comment l’Allemagne est devenue la superpuissance porcine européenne.

Au cours des 25 dernières années, Tönnies a investi 650 millions d’euros (970 millions $ CA) sur le site de son siège social, situé à Rheda. L’entreprise abat 20 % des porcs produits en Allemagne. Quatre pour cent de sa production est du porc biologique, ce qui en fait le plus gros acteur de ce créneau. TAUX D’APPROVISIONNEMENT EN VIANDE PORCINE DANS LE MONDE (% EN 2016) (Source : USDA, Eurostat, douanes et sources nationales) CANADA 223 % BRÉSIL 129 % USA 119 % UE 115 % BIÉLORUSSIE VIET-NAM 101 % RUSSIE 90 %UKRAINE 109 % CHINE + HK 93 % MEXIQUE 61 % CHILI 135 % JAPON 49 % TAIWAN 90 % CORÉE DU SUD 67 % PHILLIPINES 89 % AUSTRALIE 89 % ■ Pays excédentaires ■ Pays déficitaires Allemagne Espagne France Pologne Danemark Italie Pays-Bas Belgique Royaume-Unis Autriche Hongrie Portugal Roumanie Irlande Suède R.

Tchèque 24,2 % 17,0 % 8,6 % 8,3 % 7,0 % 6,5 % 6,3 % 4,9 % 3,9 % 2,3 % 1,8 % 1,6 % 1,4 % 1,2 % 1,0 % 1,0 % LES ABATTAGES DE VIANDE PORCINE DANS CERTAINS PAYS DE L’UE En % total de l’UE, en 2015 (Source : Vincent Chatellier, INRA) PHOTO : ERIK THIJSSEN PHOTO : NICOLAS MESLY | AFFAIRES AGRICOLES « Nos sondages révélaient que les consommateurs allemands étaient prêts à payer pour le bien-être animal, mais qu’une fois devant le comptoir des viandes, ils choisissaient la pièce la moins chère », explique Patrick Klein, directeur des relations publiques d’Initiative Tierwohl.

C’est pour mettre fin à ce trouble de personnalité universel du consommateur que l’Initiative Tierwohl (littéralement, « Initiative pour le bien-être animal ») a vu le jour en 2015. Il a fallu quatre ans d’intenses négociations entre les neuf principales chaînes de supermarchés (qui contrôlent 83 % du marché de l’alimentation allemand), les abattoirs (une centaine environ) et les producteurs agricoles pour accoucher du projet. Dotée d’un budget annuel de 127,5 millions $, l’organisation est financée à même la vente de viande, soit 6 ¢ CA par kilo de viande vendue.

En 2015, 3500 producteurs ont réalisé des projets de bien-être animal à la ferme. À la fin 2017, quelque 6000 producteurs ont eu accès à ce fonds pour améliorer le bien-être animal de 26 millions de porcs (23 % du marché) et de près de 500 millions de poulets et dindes (60 % du marché). En 2018, le budget d’Initiative Tierwohl vient d’être gonflé à 195 millions $ par an, et ce, pour les trois prochaines années. Le fonds sert à financer des projets de bien-être animal, dont les critères sont supérieurs à ceux de la loi allemande, déjà sévère.

Par exemple, un producteur dont le projet vise à donner 10 ou 20 % plus d’espace à un porc de 110 kg, avec en prime de la litière ou du foin pour fourrager, est admissible. En moyenne, les projets financés par le fonds s’élèvent à 37 500 $, pour des fermes dont la taille peut varier de 12 à 10 000 bêtes. « Nous ne visons pas à concurrencer les cahiers des charges de marchés de niche existants, mais à relever les normes de bien-être animal de l’ensemble de l’industrie », explique Patrick Klein. Les projets d’Initiative Tierwohl sont attribués et audités par une équipe d’experts indépendants.

Pour l’audit, deux visites annuelles sont prévues : l’une avec une annonce préalable de 24 heures, pour donner le temps de préparer les documents nécessaires (registre d’utilisation d’anti - biotiques, par exemple); l’autre étant une visite-surprise, « pour créer la confiance du consommateur dans le système ». Depuis 2015, quelque 13 000 audits ont été réalisés, et 270 éleveurs ont eu à régler des problèmes mineurs. Par contre, un producteur dont les animaux seraient souffrants (par exemple, sans accès à de l’eau propre) serait immédiatement retiré du programme Initiative Tierwohl et obligé de rembourser l’aide perçue – « ce qui n’est pas encore arrivé », stipule Patrick Klein.

Parmi les projets d’Initiative Tierwohl prévus cette année, il y a le lancement d’un logo au printemps, à la demande des consommateurs, afin d’indiquer le programme sur les paquets de viande. « Nous planchons aussi sur l’élaboration d’un indice de bien-être animal », poursuit Patrick Klein. La tâche est énorme, puisqu’il faut traiter des millions de données (poids, constitution de l’animal, état du foie, des poumons, etc.) et que l’information n’est pas standardisée d’un abattoir à l’autre. En 2019, on entend aussi lancer « un programme d’appui à l’innovation » destiné aux producteurs, qui se verront remettre un prix en argent sonnant pour toute invention susceptible d’améliorer le bienêtre de leurs porcs ou de leurs volailles.

Les consommateurs allemands paient pour le bien-être animal MARTIN DIEDAM Martin Diedam possède, avec son père et sa mère, une maternitéengraissement de 300 truies, tout près du siège social de Tönnies. L’entreprise familiale va bénéficier d’un investissement de 250 000 euros (375 000 $ CA) de l’abattoir. Il servira à financer un projet-pilote dans une maternité de 50 truies, afin de développer l’immunité des animaux et de réduire l’utilisation des antibiotiques. Cet investissement est en marge de l’Initiative Tierwohl. 4444 COOPERATEUR.COOP – AVRIL 2018 4545 COOPERATEUR.COOP – AVRIL 2018 PHOTO : ERIK THIJSSEN PHOTO : NICOLAS MESLY AFFAIRES AGRICOLES | Imagine …ta ferme, ton établissement Vous avez entrepris un transfert de ferme ou l’établissement d’une entreprise agricole au cours des dernières années ?

Amenez votre rêve encore plus loin ! Inscrivez-vous en consultant le www.lacoop.coop/petf ou votre coopérative ! Date limite de participation : 4 mai 2018 110527_02-18 C’est dans la foulée des catastrophes de Tchernobyl et surtout de Fukushima que la chancelière allemande, Angela Merkel, a décidé de sevrer les Allemands de l’énergie nucléaire. Aujourd’hui, près du tiers de l’électricité produite pour chauffer les foyers et les entreprises allemandes provient d’énergie renouvelable.

Et les agriculteurs y contribuent. Le pays compte actuellement plus de 7000 biodigesteurs, qui produisent près de 7 % de l’électricité verte. « L’investissement dans un biodigesteur assure un revenu régulier pendant 20 ans et peut compenser les aléas du cycle du prix du porc », explique Erik Thijssen, producteur de porcs d’origine néerlandaise installé en Allemagne depuis 2009. Le prix du kilowattheure vendu aux réseaux électriques tourne autour de 7 cents d’euro (10,5 ¢ CA), explique-t-il.

Mais, selon lui, pour qu’un biodigesteur soit rentable, il faut être propriétaire de la terre, et non la louer, afin de produire ses céréales. Car le lisier de porc seul ne constitue pas un bon carburant. « Le biodigesteur fonctionne comme l’estomac d’une vache, dit Erik Thijssen. Pour produire du méthane, il faut l’alimenter avec du maïs ou d’autres céréales. »

Plus de quatre millions d’hectares sont semés de petits grains jaunes pour nourrir les biodigesteurs, ce qui alimente le débat « pétrole contre nourriture » et celui sur la réduction de la biodiversité – la monoculture du maïs associée, entre autres, avec la diminution de la population d’abeilles. La pression sociale est énorme en matière de bien-être animal, et il craint que le nouveau gouvernement de coalition allemand durcisse encore les règles du jeu pour les producteurs de porcs. 7000 biodigesteurs pour se sevrer de l’énergie nucléaire L’ALLEMAGNE A ATTEINT 30 % D’ÉLECTRICITÉ RENOUVELABLE EN 2016 Mix de la production électrique brute Source : Energy Solution 647,1 TWh en 2015 Éolien 13,3 % Lignite 24,0 % Biomasse 6,8 % Photovoltaïque 5,9 % Hydroélectricité 3,0 % Nucléaire 14,1 % Anthracite 18,2 % Biodéchets 0,9 % Gaz naturel 8,8 % Pétrole 0,8 % Autre 4,0 % Énergies renouvelables 30 % ERIK THIJSSEN Erik Thijssen a quitté les Pays-Bas pour s’installer en Allemagne de l’Est, à cause du prix prohibitif des terres et de la valorisation du lisier dans son pays d’origine.

Ce producteur de 55 ans possède un élevage de 1600 truies, vend des porcelets au poids de 25 kg et possède une porcherie d’engraissement de 2000 places. PHOTO : GRACIEUSETÉ DE TÖNNIES PHOTO : PATRICK PALMER Depuis 10 ans, dans les 23 800 fermes porcines que compte l’Allemagne, le nombre de truies a diminué de 23 %, pour se stabiliser à environ 2 millions de bêtes, alors que le nombre de porcs abattus est resté presque stable à près de 60 millions d’animaux. « C’est moins contraignant d’engraisser des porcs que de s’occuper d’une maternité », explique Ulrich Pohlschneider, responsable de la mise en marché à l’Association des producteurs de porcs d’Allemagne (ISN).

L’abandon du modèle naisseur-finisseur au profit de la finition dans ce pays est dû à plusieurs facteurs : l’élevage des truies en groupe, l’abandon des cages de mise bas, l’interdiction de la coupe des queues et l’interdiction de castration sans anesthésie (dès 2019) – toutes choses qui contribuent à augmenter les coûts de l’élevage. Il n’existe pas en Allemagne d’intégration verticale à l’américaine. Les producteurs sont indépendants et peuvent vendre leurs animaux sur la base poids-carcasse aux abattoirs par plusieurs canaux (courtiers, coopératives ou associations de producteurs).

L’ISN administre un encan par Internet qui a lieu deux fois par semaine. Celui-ci repose sur plusieurs principes : anonymat, assurance en cas d’insolvabilité, et un coût de transaction standard par porc vendu qui avoisine 7 $ CA (4,6 euros). Selon Ulrich Pohlschneider, les producteurs de porcs allemands doivent faire face à d’immenses défis : absence de relève, coût élevé de la main-d’œuvre et, surtout, une énorme pression sociale en faveur du bienêtre animal (au premier chef, le logement des bêtes), qui augmente les coûts de production.

Si le coût par kilo de porc produit en Allemagne est un des plus bas d’Europe, il est supérieur de 20 à 40 % au coût américain, canadien ou brésilien, en raison du prix des animaux et de l’alimentation. Producteur de porcs en Allemagne : une profession sous haute tension FEU VERT POUR LE PORC CANADIEN EN EUROPE « La majorité de nos usines sont agréées, et nos exportateurs canadiens sont prêts à conquérir le marché européen », explique Martin Lavoie, président-directeur général de Canada Porc International. L’Accord économique et commercial global, en vigueur depuis septembre dernier, permet l’exportation graduelle de viande de porc sans tarifs sur une période de six ans, jusqu’à concurrence de 75 000 tm, pour un accès total d’environ 80 000 tm.

Quant à la ractopamine, substance légale au Canada, elle ne constitue pas un enjeu, parce que les éleveurs canadiens évitent volontairement de l’utiliser afin de répondre aux exigences des pays importateurs qui en interdisent l’usage, dont l’Europe. ABBATOIR TÖNNIES L’abbatoir allemand abat sept millions de porcs par an, soit presque l’équivalent de toute la production québécoise. 4646 COOPERATEUR.COOP – AVRIL 2018

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