NICOLAS MESLYReporter · Photographe · Agronome

GRAND REPORTAGE · 2015

Le même destin

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Le même destin
© Nicolas Mesly · publication originale
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Le reportage, en version intégrale

destin?Meme Réchauffement climatique Coupons les gaz! En décembre dernier, dans la foulée du Protocole de Kyoto, Montréal était l’hôte de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques. Si nous continuons à carburer à l’énergie fossile, avertissent les scientifiques, nous risquons notre avenir. Le Canada, qui détient la médaille de bronze aux olympiades de la pollution, a un plan de match pour participer à l’effort planétaire de réduction d’émissions polluantes.

Quelles seront la contribution et la rémunération des agriculteurs dans ce plan? Le Coopérateur se penche sur la question. T extes et photos, Nicolas Mesly 28 Le Coopérateur agricole | MARS 2006 v ême en répondant immédiatement aux objectifs de réduction des gaz à effet de serre sti - pulés dans l’entente de Kyoto, la température va continuer d’augmenter. Mieux vaut s’y résoudre et s’adapter! », prédit Philippe Rochette, agrométéorologue au Centre de recherche et de développement sur les sols et les grandes cultures d’Agriculture et Agroalimentaire Canada à SainteFoy.

Rochette joint sa voix à la communauté scientifique internationale dont les ordinateurs pré - voient un même scénario climatique alarmant à divers degrés. Pour le Québec : température plus élevée, saison de croissance étirée de 30 jours, augmentation de 600 UT dans la région de Montréal, les rendements en maïs passeraient de 9 t/ha à 14 t/ha d’ici 50 ans. Et ceux de la Gaspésie et du Bas-SaintLaurent seraient comparables à ceux de la Montérégie aujourd’hui. Les rendements de soya, eux, augmenteraient de 1 t/ha.

Les producteurs pourraient aussi ajouter une coupe de luzerne supplémentaire à leur calendrier. Toutefois, prévient le chercheur, les plantes ne réagissent pas toutes favorablement à une hausse de température. C’est le cas de l’orge « qui n’aime pas la chaleur ». Ces prévisions de hausse de rendements, admet le chercheur, n’incluent pas la présence de nouveaux ravageurs ou de nouvelles maladies capables de saboter une récolte ni ne tiennent compte de la capacité de rétention d’eau des sols, car si « les précipitations ne changent pas beaucoup, une hausse de la température plus élevée provoquera un peu plus d’évaporation ».

Ces prédictions ne tiennent pas compte non plus des humeurs des nouveaux hivers plus doux et aux fréquences létales de gel et de dégel. « Qu’on se rappelle de l’hiver 1981-82, 50 % des pommiers avaient rendu l’âme! », dit-il. Moins de neige signifie aussi une couverture plus mince contre le froid. Pour les plantes fourragères, dont la frileuse luzerne, cela peut être mortel!

« Les changements climatiques prévus au cours des prochains 50 ans vont se faire graduellement et les agriculteurs ont toujours su s’adap - ter », estime pour sa part Susan Béliveau, de l’Université de Guelph, qui travaille sur la gestion des risques liés aux changements climatiques avec deux groupes de producteurs, un situé en Colombie-Britannique et l’autre, en Ontario. Si les producteurs à l’ouest du Québec applaudissent aussi les hausses d’unités thermiques et de plus longues saisons de croissance, certains vergers et plantes risquent d’avoir très soif à cause, entre autres, « de la disparition des glaciers qui approvisionnent en eau les vergers de la vallée de l’Okanagan ».

Pour certaines entreprises, eau et irrigation seront synonymes de survie puisque le nombre de canicules l’été et de dégels l’hiver risque d’augmenter. Le stratégiste, Susan Béliveau, recommande de diversifier les productions à la ferme pour répartir les risques. « Les producteurs comptent beaucoup sur la biotechnologie pour développer des semences et des plantes adaptées à ces changements », indique la spécialiste. Et les services à la ferme devront aussi s’adapter aux avaries.

« Le groupe Innovative Farmers of Ontario a négocié avec son fournisseur la possibilité de changer les variétés de semences à moitié prix au cas où il faut replanter en raison d’un mauvais printemps ». Depuis cinq ans, cette loi non écrite de répartition des risques entre producteurs et fournisseurs a aussi cours au Québec. L ’assurance récolte risque aussi d’être chamboulée, ce qui affecterait le revenu des producteurs. « Les deuxièmes semis au printemps engendrent souvent des rendements de récolte moindres à l’automne.

Un seul mauvais printemps contri - buerait à réduire les compensations financières aux producteurs puisque celles-ci sont basées sur les rendements des cinq années précédentes », estime Susan Béliveau. Le chercheur Philippe Rochette, quant à lui, se qualifie d’optimiste et escompte que les bénéfices apportés par les changements climatiques seront plus grands que les risques pour l’agriculture québécoise. Toutefois, si nous sommes « ga - gnants », rappelle-t-il, notre agriculture fait partie « d’un système mondial complexe ».

Et il y aura des perdants. La hausse de température sur la planète va provoquer, entre autres, une hausse du niveau des océans et engendrer plus fréquemment de violents phénomènes naturels comme El Niño ou des tsunamis. Et les pays pauvres, les plus vulnérables, sont les premiers à écoper. Les Nations Unies prévoient une augmentation draconienne des réfugiés environnementaux et des crises alimentaires en Afrique, un continent nullement responsable des émissions de gaz à effet de serre. 30 Le Coopérateur agricole | MARS 2006 Le Québec de demain sera la Pennsylvanie d’aujourd’hui!

D’ici 50 ans, de 2 °C à 4 °C de plus l’hiver et de 1°C à 4 °C l’été. Pas encore assez pour faire pousser des palmiers. Mais, quand même, du maïs-grain jusqu’en Gaspésie et des rendements de 4 à 5 tonnes de plus à l’hectare! Luzerne et soya pousseront aussi à cœur joie.

Nouveaux vignobles et vergers surgiront de terre! L ’orge, entre autres, en souffrira. Doit-on se réjouir des changements climatiques? Photo : biScione Photo : biScione Réchauffement climatique Répartition des émissions québécoises de gaz à effet de serre en 2000 (%) 32,5 13,5 9,5 38,0 5,8 Transport Industrie Chauffage non industriel Agriculture Déchets Électricité 0,4 Sources agricoles de Gaz à effet de Serre Productions animales53% Productions végétales30% Combustibles fossiles14% Sources agricoles de gaz à effet de serre MARS 2006 | Le Coopérateur agricole 31 Augmentation de la température annuelle de 4ºC au Québec en réponse à un dédoublement du CO2 atmosphérique Source : MENV, 2003Source : Environnement Canada « M Philippe Rochette, agrométéorologue. 32 Le Coopérateur agricole | MARS 2006 liquetis de chaînes, souffle puissant des bêtes, mastication en chœur, tout a l’air paisible dans l’étable de 120 vaches des Groleau.

Rien ne distingue cette étable d’une autre, si ce n’est qu’à chaque intervalle de trois vaches, une sonde dissimulée au plafond mesure les rots des animaux, qui représentent 85 % de la quantité de méthane (CH 4 ) émis par les ruminants. Les sondes, qui prennent une mesure de l’air ambiant jour et nuit toutes les dix minutes, sont reliées à un ordinateur central. Le but de cette expérience : déterminer la quantité de méthane produit par kilogramme de lait. Le méthane, 21 fois plus nocif que le CO2, est un des principaux gaz à effet de serre (GES) responsables des changements climatiques de la planète.

« Nous participons à cette expérience pour savoir où on est rendu en agriculture. Est-ce qu’on pollue plus ou moins avec 50 vaches qui produisent 10 000 kilos de lait ou 90 vaches qui produisent 8000 kilos de lait? », questionne Diane Groleau, copropriétaire de la Ferme Jean-Noël Groleau. Sur le toit de l’étable, une véritable petite station météo capte aussi toutes les humeurs de dame Nature afin de comprendre l’influence du vent du nord ou de l’humidité de l’été sur le taux de méthane en circulation dans la bâtisse.

« On cherche à quantifier la production de méthane des élevages au Québec », explique Daniel Massé, du Centre de recherche et dévelop - pement sur le bovin laitier et le porc d’Agriculture et Agroalimentaire Canada situé à Lennoxville. Le gouvernement canadien s’est en effet engagé à légalement réduire ses émissions de GES avec l’Accord de Kyoto, ratifié en 1997 et qui a pris force de loi en 2005. L ’agriculture représente 10 % des émissions de GES au pays. Selon le « plan vert » d’Ottawa, les réductions de GES à la ferme, grâce à de meilleures pratiques culturales, pourront être vendues sous forme de crédits de carbone tant au COUPONS LES GAZ!

Emie Désilets, coordonnatrice du Programme d’atténuation des GES des Producteurs laitiers du Canada est en compagnie d’Anass Soussi-Gounni, inventeur du biofiltre installé sur la ferme des Groleau qui capte les émissions de méthane de la fosse. Le nom des bactéries du biofiltre est tenu secret, car on va chercher à faire breveter le procédé. Le filtre est composé de tourbe qui peut être épandue sur les champs sans problème une fois sa vie utile terminée, après cinq ans. Réchauffement climatique Claudia Bluteau, ingénieure, comptabilise les émissions de CH4 produites à l’étable 24 heures par jour.

Les vaches ont un effet bœuf sur la production de GES! C Les Groleau mesurent les rots de leurs vaches! 34 Le Coopérateur agricole | MARS 2006 gouvernement fédéral qu’aux grands émetteurs finaux (GEF) : pétrolières, cimenteries… Moins d’une centaine de ces GEF sont responsables de près de la moitié des émissions de GES au pays. L ’expérience amorcée chez les Groleau en juillet 2004 en est à sa première phase et se mène aussi sur une autre ferme laitière au Québec. On sait aujourd’hui qu’une vache produit entre 450 et 600 litres de méthane par jour, « l’équivalent d’une voiture ordinaire qui roule 14 600 km par année » 1!

Et le premier moyen de lutte envisagé pour dimi - nuer ces émissions de méthane sera de trafiquer l’alimentation des bêtes. « Si, pour une même quan - tité de nourriture absorbée, une vache produit plus de lait et moins de méthane, cela pourrait être rentable pour le producteur », poursuit Daniel Massé. Des chercheurs du Québec, de l’Ontario, de la Nouvelle-Écosse et de l’Alberta vont tenter d’incor - porer huiles alimentaires, gras, inhibiteurs de méthane, nouveaux fourrages pour concocter un futur menu plus « écolo ».

Les scientifiques estiment être en mesure de diminuer les émissions de méthane par vache de 10 % à 20 %, soit environ 100 litres par animal! Pour le moment, il est difficile de chiffrer cette diminution de méthane en litres de lait. Les expériences menées dans diffé - rents troupeaux le démontreront. Les mesures d’émissions de méthane ne s’arrêtent pas à l’étable des Groleau.

La fosse à fumier voisine est scellée hermétiquement à l’aide d’une membrane géotextile. Là, on mesure la deuxième source en importance de méthane émis par les vaches, soit le fumier. Le méthane produit dans la fosse est acheminé dans un biofiltre où il est décomposé en CO 2 grâce au travail de bactéries spécialisées. Un procédé vachement écolo, selon Daniel Massé.

« La plante absorbe le CO2. La vache digère la plante et, en ruminant, produit du CH 2. Le biofiltre, lui, retransforme le méthane en CO 2. Nous recyclons complètement notre molécule de CO 2! »

La première phase du projet en cours chez les Groleau, qui a nécessité un investissement de 150 000 $, se terminera en mai 2006. Massé espère obtenir un nouveau financement pour enclencher une deuxième phase de recherche. Celle-ci permettrait de développer un autre moyen que le biofiltre pour disposer du méthane produit dans la fosse à lisier, cette fois en brûlant ce gaz. « Présentement, l’installation d’une tor - chère coûte 20 000 $ pour répondre aux normes canadiennes qui sont conçues pour les résidences.

Les Américains ont développé des torchères pour le secteur agricole. Elles coûtent entre 200 $ et 300 $ l’unité. Elles servent, entre autres, à sécher des grains. » Massé concède que le volume de lisier produit par les 120 vaches des Groleau, contrairement aux gigantesques fermes californiennes, ne permettrait pas de chauffer un bâtiment ou de sécher des grains sur la ferme.

D’abord, la fosse est vidée deux fois par année, au printemps et à l’automne. Et l’hiver, les bactéries qui décomposent le lisier refusent de travailler lorsqu’il fait – 10 °C. Mais ce qui compte « c’est de trouver un moyen économique de diminuer la production de méthane ». Une méthodologie fédérale de quantification et de certification des crédits de carbone produits à la ferme devait débuter en janvier 2006, mais les élections ont retardé l’établissement des règles du jeu.

« On n’a encore aucune idée du coût d’enre - gistrement par tonne de carbone pour des projets de diminution de GES. Est-ce que ça vaut la peine de s’inscrire auprès des autorités individuellement ou collectivement? », souligne Émie Désilets, coordonnatrice du Programme d’atténuation des gaz à effet de serre (PAGES) des Producteurs laitiers du Canada. Autre grand inconnu : le prix de la tonne de carbone en soi puisque le marché canadien de CO 2 n’a pas encore démarré. « On ne sait pas si ce prix va justifier les investissements à la ferme.

Pour le moment, les profits ne sont pas dans les crédits de carbone, mais dans l’amélioration de l’efficacité de certaines pratiques à la ferme comme l’alimentation », estime Émie Désilets. 1 Rochette, Philippe. Les sources agricoles de gaz à effet de serre (GES) au Canada, Agriculture et Agroalimentaire Canada, Sainte-Foy, 2004. Réchauffement climatique Diane et Jean-Noël Groleau. « Nous récupérons et recyclons beaucoup plus que les citadins.

Cette expé - rience va nous donner l’heure juste sur notre contribution aux GES et les possibles retombées économiques de ces émissions ». Plus une entreprise attend pour réduire ses émissions, plus ça lui coûte cher. Le prix de la tonne de CO 2 sur le marché européen est passé d’environ 2 $ à 40 $ en un an! Sans compter les pénalités de 64 $ la tonne pour quiconque défonce son quota.

Grâce à ce système de carotte et de bâton, l’Europe enfile un manteau vert durable. De premier de classe, le Canada, lui, est passé au dernier rang pour le non-respect de ses engagements pris sous Kyoto. Depuis 1990, date de référence de la mise en œuvre de l’accord, ses émissions ont augmenté de 33 %! Le pays devra donc diminuer ses émissions de 270 Mt de CO 2 par année entre 2008 et 2012, sinon il risque des amendes très salées.

Et, selon Paule Halley, professeur titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit de l’environnement de l’Univer sité Laval, la toute récente élection du L'engagement du Canada à respecter Kyoto représente 94 % des émissions de 1990 Émissions de GES (équiv. en millions de tonnes CO2 )1000 1990 1995 2000 2005 2010 (EC, 2002) 607 726 810 570 Écart : 240 à 300 Mt 36 Le Coopérateur agricole | MARS 2006 MARS 2006 | Le Coopérateur agricole 37 râce à la création d’une bourse de crédits de carbone, les producteurs agricoles deviendront en plus des pourvoyeurs de services environnementaux », soutient Carol-Ann Brown, de Climate Change Central, qui organisait un séminaire sur le potentiel économique des changements climatiques en agriculture à Calgary, en Alberta, un peu avant que Montréal n’accueille, en décembre dernier, quelque 10 000 délégués à la conférence des Nations Unies sur le réchauffement de la planète.

Système national de quotas d’émissions. Deux outils à résonance familière aux oreilles des agriculteurs canadiens. Outils qui sont aussi au cœur de la stratégie du Canada et des 35 autres pays industrialisés signataires du Protocole de Kyoto. Ce dernier vise à réduire les gaz à effet de serre (GES) qui cuisent la Terre.

En chiffrant une tonne de CO 2 en bourse, au même titre qu’un boisseau de blé, on espère couper les gaz. L ’Europe a déjà pris une longueur d’avance. Les 7 bourses européennes amorcées en janvier 2005 fonctionnent comme un compte bancaire avec débit et crédit. Si un pays ou une entreprise dépasse son quota d’émissions ou « droit de polluer », elle doit acheter des crédits de CO2 à la bourse.

Par contre, si elle produit moins que son quota, en investissant dans de nouvelles technologies vertes, elle peut vendre ses économies de GES ou « crédits de carbone ». Un crédit correspond à l’équivalent d’une tonne de carbone (CO 2e). Car, si le CO2 réchauffe le monde, deux autres GES sont de plus dangereux coupables, soit le méthane (CH4 ) 21 fois plus nocif que le CO 2 et l’oxyde nitreux (N2O), 310 fois plus malfaisant que le CO2! Réchauffement climatique prix!un apollutionLa « G Bourse et quotas de CO2 pour sauver la planète? gouvernement conservateur de Stephen Harper ne change en rien ses obligations légales, « Les rois tombent mais la couronne demeure. »

Une des bourses canadiennes d’échange d’émissions de crédits de carbone, qui devait démarrer à Montréal en janvier 2006, est donc encore à l’état gazeux. Toutefois, elle devrait permettre au gouvernement fédéral et aux grands émetteurs finaux (GEF) canadiens de s’échanger et d’acheter ces « droits de polluer » tant au pays que dans le reste du globe. Ces GEF sont les producteurs d’énergies – pétrole, gaz, électricité –, les cimenteries et le transport. On y compte tous les poids lourds de l’économie : Alcan, PétroCanada… Moins d’une centaine d’entre eux produisent 85 % des GES imputables aux GEF .

L ’agriculture ne représente que 10 % des GES au pays et le secteur n’a pas de quotas de réduction obligatoires dans le Plan vert d’Ottawa dévoilé en avril 2005. Par contre, en adoptant de meilleures pratiques culturales, les agriculteurs pourront produire et vendre des crédits de carbone, tant aux GEF qu’à Ottawa, de deux façons. La première, en réduisant les GES produits par leur entreprise. La seconde : en piégeant les GES dans le sol ou dans les forêts.

Car le gouvernement fédéral, pour respecter ses engagements légaux ratifiés sous Kyoto, devra aussi acheter ces fameux crédits de carbone tant au Canada qu’à l’étranger avec un Fonds pour le climat doté d’un milliard $. Une somme qui gonflera jusqu’à 4 ou 5 milliards $ d’ici 2012. D’où la grande question : la future vente de ces crédits améliorera-t-elle le revenu des producteurs? « Nos terres peuvent servir de puits de carbone parce que les plantes absorbent le CO 2 ou l’entreposent dans la matière organique », explique Edgar Hammermeister, directeur de la Saskatche - wan Soil Conservation Association, province qui abrite la moitié des terres arables au pays.

L ’année dernière, 210 agriculteurs se sont engagés à faire du semis direct pendant trois ans en participant au Projet pilote d’élimination et de réduction des émissions et d’apprentissage d’Environnement Canada. Le fédéral offre 11,08 $ la tonne de CO 2 séquestrée. Mais les producteurs de l’Ontario ont touché 1,88 $ tandis que ceux des Prairies ont récolté jusqu’à 5,43 $. Les calculs sont basés sur la capacité de rétention de CO 2 des sols.

On compte ainsi séquestrer 53 000 tonnes de CO 2 qui, autrement, seraient relâchées dans l’atmosphère 1. « Des producteurs québécois devraient se joindre au projet cette année », explique Hammermeister. 1 Mulhern, Mike. « Climate Change », Better Farming , juin-juillet 2005. Photo : LA cooP fÉdÉRÉe Réchauffement climatique Lors de son passageau Palais des Congrès de Montréal le 9 décembre dernier, l’ex-président des États-Unis, Bill Clinton, a lancé un vibrant plaidoyer en faveur d’une nouvelle économie basée sur des énergies renouvelables : éoliennes, solaires, hydrogène.

« Si nous ne faisons rien, dans cinquante ans, notre prochaine réunion ici se fera sur un radeau! », a conclu Clinton. L’oncle Sam est responsable du quart des émissions mondiales des gaz à effet de serre (GES) qui, selon une majorité de scientifiques, font fondre les glaces des deux pôles de la planète. Sous le règne de Paul Martin, le Canada est passé du premier rang au dernier dans la classe de Kyoto. « Nous n’avons pas fait ce que nous devions faire », a dit l’ex-premier ministre à la presse internationale.

Les politiciens passent et la planète continue de chauffer. De gauche à droite: l’ex-ministre canadien de l’Environnement, Stéphane Dion, en compagnie de Elisabeth May, Sierra Club Canada, Steven Guilbaut, Greenpeace Canada, et Jennifer Morgan de la WWF. MARS 2006 | Le Coopérateur agricole 41 « Le fédéral a pris nos terres en otage pour diminuer son inventaire national d’émissions de CO 2 sans nous compenser monétairement pour nos pratiques de culture durable », rage de son côté Leo Meyer, un producteur de grains de Woking, en Alberta.

De plus, la promesse faite aux GEF par l’ex-ministre fédéral de l’Environnement, Stéphane Dion, comme quoi le prix maximum à payer pour l’achat de crédit de carbone serait de 15 $ la tonne, laisse un goût amer. « Ce n’est pas un prix de marché, c’est un prix politique! Sinon, plusieurs compagnies pétrolières auraient déménagé leurs projets d’exploitation milliardaires des sables bitumineux. Le prix de la tonne de CO 2 devrait se situer autour de 50 $ pour obliger notre économie à prendre un véritable virage vert », soutient Meyer.

Les GEF produisent 135 Mt de CO 2, soit la moitié de l’engagement canadien de réduction annuelle de 270 Mt. Toutefois, selon le Plan vert d’Ottawa, leur quota de réduction d’émissions est de 45 Mt. D’après le spécialiste des sols à Agriculture et Agroalimentaire Canada, Philippe Rochette, le potentiel total des terres agricoles du Canada pouvant agir comme puits de carbone se situe entre 10 Mt et 15 Mt. Un potentiel surtout situé dans l’Ouest canadien, où l’on pratique le semis direct.

D’après l’expert, si les crédits de carbone se trouvent dans le sol des Prairies, dans l’est du pays, ces crédits se trouvent dans la réduction des émissions de GES à la ferme, notamment dans le traitement du lisier de porc. Après des coops de vents, des coops de CO 2? « Ne signez pas de crédits bidon ! Ce sont des crédits qui ne sont pas basés sur la science ou du moins sur des méthodologies de quantification entérinées par le gouvernement!

Attendez que les règles du jeu soient claires! », avertit Cedric MacLeod, coordonnateur du Programme d’atténuation des gaz à effet de serre au Conseil canadien du porc. MacLeod travaille au développement de cré - dits de carbone produits par les porcheries comme possible source de revenus à la ferme. Première cible : améliorer le gain journalier des bêtes en réduisant les protéines brutes dans l’alimentation, cela signifie moins d’azote dans le lisier. « Pour chaque livre d’azote, on produit 1,25 % d’oxyde nitreux, le plus virulent des gaz à effet de serre. »

Deuxième cible, couvrir les fosses pour produire du méthane. « La digestion anaérobique encourage la production de biogaz qui peut être utilisé pour chauffer des bâtiments ». Brûler le méthane réduit le facteur de dangerosité de 21 à 1. MacLeod indique qu’un protocole de quantification des GES est en développement pour que les éleveurs aient une juste photographie de leur élevage « afin qu’ils puissent cocher les mesures à prendre pour réduire leurs émissions ». 2 Toutefois, bien que la bourse canadienne ne soit pas encore officiellement lancée, 350 éleveurs de porcs de l’Ouest canadien ont déjà signé des options de crédits de carbone avec AgCert, un des trois courtiers en énergie qui arpentent l’Ouest canadien.

La compagnie, basée en Floride, escompte les réductions d’émissions de carbone à la ferme engendrées par l’épandage printanier. « Le lisier produit moins de GES appliqué tôt aux champs que s’il fermente dans une fosse ou une lagune jusqu’à l’automne », explique Chris Bolton, spécialiste en réduction d’émissions à AgCert. « Nous n’avons pas signé d’option avec des éleveurs québécois parce que la loi provinciale oblige ceux-ci à vider leurs fosses au printemps, ce qui n’est pas le cas dans les autres provinces », poursuit Bolton.

Pour être certifié par l’autorité canadienne responsable, tout projet de réduction d’émissions doit changer les pratiques culturales et aussi avoir débuté après 2000. AgCert a déjà mis sous contrat des éleveurs brésiliens en installant une technologie de brûlage de méthane pour récupérer les crédits d’émissions de carbone d’une trentaine de fermes. Le potentiel brésilien fait saliver. Dans le seul État de Minas Gerais, 3,4 millions de porcs produisent 7 millions de tonnes de lisier.

Quant à CO 2e, un autre courtier en énergie basé à New York, celui-ci a déjà mis sous contrat AgroSuper, le plus gros producteur de porcs chilien, qui a investi 30 millions $US pour récupé - rer le méthane de ses 100 000 porcs en recouvrant 2 Idem et entrevue avec Cedric MacLeod, 22 novembre 2005. Réchauffement climatique Selon le représentant de l’Administration Bush, le Dr Harlan L. Watson, les USA ont réduit l’intensité de leurs émissions totales de GES de 15 % à 12 % de 2000 à 2003 et investissent plus de 5 milliards $US annuellement en science et technologie, « plus que tout autre pays. »

Il existe une bourse de carbone à Chicago. Mais il n’y a pas de quotas d’émissions. Aux USA, les efforts de réduction de GES sont volontaires. Thomas Mulcair, ex-ministre québécois de l’Environnement, voulait réduire les GES de 20 % d’ici 2015.

Ce dernier exigeait 328 millions $ d’Ottawa pour réaliser son plan. Émissions de gaz à effet de serre per capita Australie États-Unis Canada Nouvelle-Zélande Allemagne Royaume-Uni Japon Émissions per capita (tonnes CO2) les fosses d’une membrane. Chaque tonne de méthane récupérée équivaut à 21 REC (réductions d’émissions certifiées) ou l’équivalent d’une réduction de 21 tonnes de CO 2. La vente de ces crédits à une GEF canadienne, TransAlta, permettra à celle-ci d’atteindre son quota de réduction.

Le prix du crédit de carbone n’a pas été dévoilé. Mais c’est la plus grosse transaction réalisée sous le mécanisme de développement propre (MDP), un autre outil conçu sous l’égide de l’accord de Kyoto qui encourage les compagnies des pays industriels signataires à investir dans des projets de développement durable dans le tiers monde. 3 « Au Québec, une banque a déjà lancé le bal pour regrouper les crédits de ses clients éleveurs de porcs afin de les offrir à ses gros clients corporatifs, dont Hydro-Québec », soutient Raymond Leblanc, conseiller en agroenvironnement à la Fédération des producteurs de porcs du Québec (FPPQ).

La FPPQ regroupe quelque 4000 producteurs de porcs qui, en 2005, ont produit plus de 7,3 millions de bêtes. « Nous préconisons une approche collective avec une licence sociale pour opérer plutôt que des projets individuels dont la taille, de toute façon, n’est pas assez importante. Le seul coût d’enregistrement et de certification des crédits est ruineux! » Personne n’a encore d’idée précise du potentiel des crédits de carbone pouvant être dégagés par un élevage québécois.

Les résultats d’un projet de recher che de quantification de GES amorcé l’année dernière dans la fosse d’Éric Proulx, propriétaire d’une porcherie d’engraissement de 2000 bêtes « devraient être disponibles d’ici la fin 2006 », prévoit Daniel Massé, de la station de recherche d’Agriculture et Agroalimentaire Canada à Lennox - ville. Premier constat cependant : « La fosse dégage très peu de méthane en hiver parce que les bactéries ne travaillent pas à -10 °C. » « La couverture sur la fosse me permet surtout de réduire mes quantités d’épandage de lisier et de couper les odeurs, bien que celles-ci soient difficiles à quantifier », explique Éric Proulx.

Sans idée précise de ses émissions de GES, l’éleveur n’entrevoit pas pour le moment les retombées possibles d’un futur marché de crédits de carbone. Si les règles de ce marché sont bientôt clairement établies par le nouveau gouvernement conservateur, les producteurs auront peut-être avantage à se regrouper pour vendre leurs crédits à meilleur prix. Après avoir assisté à la naissance de coops de vents en 2005, verra-t-on pousser des coops de CO 2 en 2006? 42 Le Coopérateur agricole | MARS 2006 Réchauffement climatique Un visage humain sur les changements climatiques!

Tout comme les agriculteurs, les Inuit vivent dehors. Une poignée d'entre eux sont venus témoigner à Montréal de l'influence des changements climatiques dans leur vie quotidienne. La saison de chasse aux phoques est écourtée, car il n'y a plus de banquise. La récolte de baies traditionnelles est moindre, et de nouvelles plantes apparaissent.

Le garde- manger des quelque 60 000 Inuits diminue et « Nous n'avons pas de Wal Mart », disent-ils. Pour l'humanité, les Inuits sont « les canaris dans la mine ». Les énergies renouvelables, bientôt rentables? 3 Ontario Pork Industry Council. « Handling Pig’s Waste Smartly », 7 janvier 2005.

MARS 2006 | Le Coopérateur agricole 45 Par Suzanne Deutsch suzannedeutsch@videotron.ca ersonne n’aime les extrêmes climatiques. « En agriculture, une année de sécheresse est terrible, deux ans est presque intolérable, rendu à trois ans, plusieurs producteurs font banque - route », explique Tim Nerbas, agronome spécialisé dans la conservation des sols pour la Saskatchewan Soil Conservation Association et producteur de bovins dans la région de Saskatoon. « Cette année, nous avons eu un taux de précipitations extrêmement élevé, au point qu’il est difficile de faire les récoltes.

Mais il faut bien se rendre compte que les extrêmes font aussi partie de notre climat. Les données, qui remontent jusqu’à la fin du 18 e siècle, démontrent que les Prairies ont déjà vécu une pé - riode de sécheresse qui a duré 30 ans. » Wyett et Marlon Swanson, producteurs de Provost, en Alberta, n’ont certes pas attendu aussi longtemps avant de réagir. En 15 ans, ils ont transformé leur exploitation céréalière, établie déjà depuis trois générations, en entreprise vache-veau.

Les faibles précipitations, avec toutes les consé - quences qui en découlent pour une exploitation céréalière, ainsi que les coûts du carburant et des ajouts qui ne cessaient de grimper les ont motivés à effectuer de grands changements dans la gestion de leur entreprise. « L ’idée de développer une opé - ration autonome m’est venue dans les années 80. Je voulais trouver une façon de baisser nos frais d’exploitation », explique Wyett. Les Swanson ont donc accru leur production bovine et développé un système d’exploitation qui cadre bien dans un contexte d’agriculture durable. 44 Le Coopérateur agricole | MARS 2006 Réchauffement climatique P Notre climat est naturellement variable, comme le témoignent les fluctuations des saisons d’une année à l’autre.

Si vous vivez dans un climat chaud et sec, vous adapterez vos cultures en conséquence. La même logique s’applique lorsque vous vivez en milieu froid et humide. Mais que faire lorsque la nature vous surprend année après année? Marlon Swanson , producteur de Provost, en Alberta Adapter son exploitation aux changements climatiques PhotoS : LoRne MccLinton 46 Le Coopérateur agricole | MARS 2006 Ce système, basé sur le recyclage des éléments nutritifs, laisse au cheptel le travail de « récolter » les fourrages et de fertiliser les terres.

Les déplacements sont chorégraphiés de façon à assurer une bonne répartition du fumier. La presque totalité de leurs champs sont en luzerne. Bien que la plupart des producteurs hésitent à ne donner que de la luzerne à leurs bêtes, les Swanson évitent les problèmes grâce à une surveillance vigilante de leur troupeau et en ajoutant un agent antigonflement dans leur eau à boire. Des cosses d’avoine et des gousses de légumineuses d’une usine de transformation locale fournissent un supplément nutritif au troupeau et améliorent la qualité des sols.

Plutôt que faire usage d’enclos d’hivernage pour ensuite avoir à y enlever le fumier, des brisevent portables, montés sur des patins, sont utilisés afin que le troupeau continue le « recyclage des éléments nutritifs », même l’hiver. Finie la récolte mécanique, le fumier à ramasser, les épandages d’engrais; les opérations qui requièrent de la machinerie ont presque toutes été abolies. À la mi-septembre 2005, les céréales du voisin, de l’autre côté du chemin, attendaient encore d’être récoltées. Les récoltes étaient loin d’être terminées dans la région de Lloydminster et il y avait peu d’espoir qu’elles le soient avant les neiges.

La qualité du grain s’était grandement détériorée avec les fortes pluies reçues dans la région. Les champs des Swanson, verts et fournis, se portaient merveilleusement bien, tout comme le troupeau d’ailleurs… « Il y a encore beaucoup de possibilités en agriculture mais il faut s’adapter, changer notre façon de fonctionner, innover », poursuit Wyett. « Retirer les éléments nutritifs pour les expédier aux quatre coins du globe, pour ensuite investir des sommes incroyables pour les remettre en place, c’était possible lorsque le carburant n’était pas cher, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. »

Le système en vase clos des Swanson est pour ainsi dire à l’abri des intempéries et des hausses du prix du carburant. Ceux-ci comptent maintenant se lancer dans la transformation et le marketing direct de leurs produits. Les variables climatiques ont aussi eu un grand impact sur le plan d’entreprise de Tim Nerbas et de sa conjointe. « Nous ne voulions pas que notre entreprise soit vulnérable.

Il y aura toujours des années de sécheresse et des années trop pluvieuses, nous devons être prêts à vivre ces extrêmes. Nous avons donc augmenté notre cheptel de façon significative depuis les cinq dernières années, question de nous diversifier et ne pas uniquement dépendre de la culture des céréales. Notre but est d’atteindre un certain équilibre financier entre les deux. » Réchauffement climatique Tim Nerbas, agronome spécialisé dans la conservation des sols pour la Saskatchewan Soil Conservation Association et producteur de bovins.

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