
Le reportage, en version intégrale
34 { 1er septembre 2013 l’actualité LES FINANCIERS PASSENT À LA FERME ! GÉRARD ROUSSEAU : NICOLAS MESL Y TERRITOIRE l’actualité 1er septembre 2013 } 35 LES FINANCIERS PASSENT À LA FERME ! Au Québec, les agriculteurs baby-boomers prennent leur retraite. Les terres sont un excellent placement et des milliers d’hectares seront bientôt à vendre.
La Banque Nationale, des fonds privés, la Caisse de dépôt s’y intéressent. Et vous ? par Nicolas Mesly • illustration de sébastien thibault A lain Lema y, pr oducteur laitier de 50 ans du Lac -Saint-Jean, se demandait parfois ce qu’il adviendr ait, à sa r etraite, de sa ferme , située près de L ’ Ascension. « Aucun de mes tr ois enfants ne v oulait pr endre la r elève », dit -il. A u début de 2012 , un acheteur lui a fait une offr e alléchante .
« J’ai v endu ma terr e deux fois le prix ! » De no vembre 2011 à a vril 2012 , la BN a acheté au Lac -Saint-Jean 3 277 hectar es de terr es auprès d’une dizaine d’ agriculteurs, créant du coup une pr opriété 30 fois plus gr ande que la ferme québé - coise moyenne. Au milieu de ses 400 v aches attr oupées sur une colline pelée , Gér ard R ousseau, qui a vait l’ œil sur une de ces terr es, ne décolèr e pas . S a ferme es t située sur le chemin R ousseau, du nom de sa famille , à S aint-Stanislas, petit village du nor d du Lac -Saint-Jean.
Depuis cinq génér ations, les R ousseau ont pr ospéré grâce à l’ achat et à la location de terr es auprès de v oisins. Gér ard a eu toute une surprise lorsqu’il a découv ert que son concurr ent pour l’ achat de la terr e v oisine était sa pr opre banque . « Je ne jouais pas à armes égales . Il aur ait fallu que je leur emprunte de l’ argent pour acheter ! » dit -il.
Cette terr e, il la r eluquait pour son fils , à qui il en visage de léguer les rênes de l’ entreprise familiale d’ici 10 ans. Au Québec et dans le monde , les terr es agricoles attir ent de plus en plus la con voitise des banquiers et gr ands in vestisseurs à la r echerche de placements susceptibles de pr endre r apidement de la v aleur. E t les conséquences sur l’ avenir du gar demanger des Québécois sont bien réelles. En 2010 , une rumeur selon laquelle des in vestisseurs de Shanghai, clients de l’ agence immobi - lière M onaxxion, de Br ossard, s’ apprêtaient à ac heter 40 00 0 he ctares e n M ontérégie a fa it gr and bruit.
L ’affaire n’ a pas eu de suite , mais la gr aine d e l ’inquiétude é tait s emée : l es t erres a gricoles d u Québec allaient -elles êtr e accaparées par des inté - rêts financiers extérieurs au monde agricole ? Pour l’ins tant, la très gr ande majorité des tr ansactions continuent de se fair e entr e agriculteurs : 84 % des terr es sont e xploitées par leurs pr opriétaires (dont de nombr euses sociétés à numér o) et 1 4 % appartiennent à des nonagriculteurs . Quant aux pr opriétés étr angères, elles ne comptent que pour 2 % des terr es agri coles , selon le Pr ogramme de crédit de tax es foncièr es agri - coles, du minis tère de l’ Agriculture, des Pêc heries et de l’ Alimentation du Québec (MAP AQ).
Le p ortrait r isque c ependant d e c hanger. A ctuellement, 40 % des pr opriétaires qui se partagent les 29 437 fermes du Québec ont plus de 55 ans . Bientôt, des milliers d’hectar es ser ont donc à v endre, et trè s peu des en fants des agr iculteurs désir ent pr endre la r elève. P arce que le tr avail es t dur , mais aussi par ce qu’il faut a voir les r eins solides pour obtenir du financement.
P our acheter une ferme laitièr e mo yenne au Québec, il faut 2 ,45 mil - lions de dollars jus te pour le quota (1, 45 million) et le fonds de terre ! Pour un in vestisseur, les terr es cultivées du Québec — les plus chèr es au pa ys — sont un e xcellent placement. Leur v aleur a bondi de 400 % depuis les années 1990 . A u cours des cinq dernièr es années , elles ont r apporté un r endement annuel de 9 ,1 %, selon le Gr oupe A GÉCO, une équipe Gérard Rousseau avait l’œil sur une des terres que la Banque Nationale a achetées au Lac-SaintJean.
« Je ne jouais pas à armes égales. Il aurait fallu que je leur emprunte pour acheter ! » GÉRARD ROUSSEAU : NICOLAS MESL Y 36 { 1er septembre 2013 l’actualité de consultants pluridisciplinair es de Québec. C’ est bien plus que les r endements des bons du T résor et bien moins risqué que la Bourse.
C’est ce qui a attiré la B anque N ationale, qui, à la suite de la crise financièr e de 2008 , cher chait des placements sûrs pour le fonds de pension de ses emplo yés. « On v oulait e xploiter nous-mêmes une gr ande ferme efficace pour réaliser des économies d’échelle et v endre nos gr ains à la Bourse de Chicago », e xplique Claude Br eton, dir ecteur prin - cipal des affair es publiques à la B anque N ationale. Le prix international des céréales bat tous les r ecords depuis 40 ans . A vec l’ alimentation humaine e t a nimale, l es b iocarburants, l a s péculation e n hausse et les s tocks mondiaux en baisse , les prix ont monté en flèche en 2008 et 2011.
Désireuse de semer et de récolte r dès la pr emière a nnée, l ’entreprise c réée p ar l a B anque p our e xploiter ses terr es magasine en vitesse de l’équipement. « Elle v oulait les machines agricoles les plus effi - caces sur le mar ché, dotées de la technologie GPS . Son r eprésentant a pa yé 2 ,5 millions de dollars comptant ! C’ est la plus gr osse v ente de notr e vie », r aconte S téphane Ouellet, gér ant du concession - naire John Deere d’ Alma.
L’arrivée de la B anque au Lac -Saint-Jean a été appl audie par certains . « Bien des agriculteurs cher chaient à v endre depuis des années », dit Alain Lema y. L ’accès à la pr opriété es t d’ autant plus difficile que les agriculteurs québécois sont les plus endettés du Canada, v oire d’ Amérique du N ord, note Guy Debailleul, cher cheur associé au CIRAN O et pr ofesseur au Département d’économie agr oalimentaire et des sciences de la consom - mation de l’Université Laval. Dans ce conte xte, de nouv eaux modèles de ges tion émer gent, qui v ont du simple in vestisseur au bailleur de fonds pour la r elève en passant par la coopérative.
« Nous, on achète des terr es et on les loue à de jeunes pr oducteurs », dit R oger Gauthier , de T roisRivières. Roger Ga uthier a f ondé e n 2 010 A griTerra, l e pr emier fonds d’in vestissement agricole à v oir le jour au Québec. Ancien pr opriétaire d’une entr eprise de v ente d’ engrais, il dit tr availler a vec sa clientèle de longue date pour tr ouver des solutions « gagnant-gagnant ». AgriTerra, une société en commandite , dispose d’un portefeuille de 10 millions de dollars , pr ovenant d ’investisseurs c apables d ’engager u ne s omme v ariant entr e 25 000 et un million de dollars pen - dant c inq à n euf a ns.
L e f onds, 1 00 % c anadien, possède 3 600 hectar es de terr es au Québec, au N ouveau-Brunswick et, depuis tout récemment, en S askatchewan. Les r evenus découlent de la location des terr es. L ’augmentation de la v aleur des actions suit celle des terr es. « En 2012 , on a obtenu un r endement de 15 % pour nos in vestisseurs », dit Roger Gauthier.
Clément Gagnon, de P artenaires agricoles S .E.C., un autr e fonds d’in vestissement québécois , es time que d’ici cinq ans 115 000 hectar es pourr aient êtr e mis en v ente au Québec. A u prix mo yen de 10 000 dollars par hectar e, ces terr es r eprésentent la rondelette somme de 1,15 milliard. Sa société en commandite prév oit fair e une collecte de fonds de 50 millions de dollars auprès d e g ros p rêteurs i nstitutionnels p our a cquérir 65 terr es agricoles . S ur les 6 000 hectar es con v oités, e lle en a dé jà ac heté 1 00 0.
L ’homme d’ affaires de P ointe-Claire entend les fair e cultiv er en partena - riat a vec le s an ciens pr opriétaires, so us le s co nseils de son équipe d’ agronomes, et deux pr oducteurs b ien é tablis. L es r endements e stimés s ont de l ’ordre de 5 ,6 % à 6 ,6 %, en se basant sur l’ augmentation du prix de la terre et de celui des aliments. Ces fonds d’in vestissement par des nona griculteurs pourr aient même aider la r elève agricole en concurr ençant les banques , e xplique Guy Debailleul, de l’U niversité La val.
« Les jeunes agriculteurs n’ auraient pas à r embourser le capital et les intérêts des emprunts », dit-il. « Cette formule d’ affaires pourr ait êtr e intér essante p our p ermettre à c ertains j eunes d e s ’établir... Pour acheter une ferme laitière moyenne au Québec, il faut 2,45 millions juste pour le quota et la terre ! Les terres sont un bon placement : leur valeur a bondi de 400 % depuis les années 1990.
Le rendement annuel, depuis cinq ans, a été de 9,1 % ! FERME : GARRY BLACK / MASTERFILE ; FRANÇOIS GENDRON : CLÉMENT ALLARD / LA PRESSE CANADIENNE TERRITOIRE LES FINANCIERS PASSENT À… l’actualité 1er septembre 2013 } 37 mais nous privilégions la pr opriété de la terr e », dit Alain A udet, président du conseil d’ administration de la Fédér ation de la r elève agricole du Québec, qui r egroupe 2 000 membr es âgés de 1 6 à 39 ans . « La terr e, c’ est dans notr e ADN », ajoute ce jeune pr opriétaire d’une ferme porcine en Beauce.
L’Union des pr oducteurs agricoles (UP A), le puis - sant syndicat char gé de défendr e les intérêts des a griculteurs, s ’inquiète d e l a s urvie d u m odèle a ctuel de ferme pr opriétaire-exploitant. L ’UPA cr aint que l’ agriculture ne soit celle de locatair es, un sys tème jugé par certains de ses membr es comme « féodal ». L’UPA se méfie aussi de l’ achat massif des terr es agricoles par de gr ands ar gentiers. « La pr opriété de la terr e es t primor diale dans une société, dit son président, M arcel Gr oleau.
L ’agriculteur tr availle pour nourrir le monde . Le fonds d’in vestissement, lui, tr availle pour ses actionnair es. À partir du moment où des blocs de terr es pourr ont se négocier entr e de gr ands gr oupes financiers par l ’intermédiaire d e l a B ourse, c ela j ouera s ur l e p rix des denrées alimentaires. » Le minis tre québécois de l’ Agriculture, des Pêcheries et de l’ Alimentation, Fr ançois Gendr on, s’ apprête à présen - ter cet automne un pr ojet de loi visant à modifier la Loi sur la pr otection du territoir e et d es a ctivités a gricoles, « pour mieux pr otéger nos fermes , notr e zone agricole et aussi p ermettre u ne o ccupation p lus d ynamique d u territoir e », dit son attaché de pr esse, M axime Coutur e.
Ce pr ojet de loi pourr ait, entr e autr es, r endre plus accessible l’ achat de petits lots par les petits agriculteurs , afin de faciliter la r elève et de div ersifier la production. L’objectif de Québec n’ est pas d’ empêcher les fonds d’in vestissement d’ acheter des terr es, mais de limiter leur appétit. E t de s’ assurer que ces terr es ser ont e xploitées par des Québécois , qui paient leurs impôts au Québec. Le mi nistre Ge ndron a ai nsi dé posé, pl us tô t ce printemps , le pr ojet de loi 46 , visant à modifier la Loi sur l’ acquisition de terr es agricoles par des nonrésidents .
Ce pr ojet de loi, qui ser a aussi débattu à l’ automne, pr opose entr e autr es une limite d’ achat de 1 000 hectar es par année , l’ obligation de demeu - rer au Québec et d’être citoyen canadien. « Si un acheteur signe une déclar ation comme quoi il v eut vivr e au Québec et fair e de la pr oduction agricole , on ne l’ empêchera pas de v enir ! » dit M axime Couture. Pour canaliser l’ appétit des in vestisseurs étr angers comme de ceux d’ici, l’UP A pr opose quant à elle la c réation d ’une S ociété d’ aménagement e t de dé veloppement agricole du Québec (S ADAQ), un ins - trument d’in vestissement collectif .
Cette société publique pourr ait donner un r endement obligatair e de 4 % à 5 % par année . « Elle ser ait financée par Québec et aur ait r ecours à l’épar gne publique , soit la Caisse de dépôt, la caisse Desjar dins ou des in vestissements privés , pour acheter et r emettre en état, par e xemple, des terr es en friche », e xplique Fr ançois L ’Italien, cher cheur associé à l’Ins titut de r echerche en économie contempor aine et auteur d’une étude sur l’accaparement des terres. « Cette société publique , poursuit le cher cheur, pourr ait cons tituer une banque de terr es et faci - liter la location, v oire la v ente, à de jeunes agricul - teurs.
Elle permettr ait aux acteurs régionaux de décider quel genr e d’ agriculture ils v eulent sur leur territoire, afin d’éviter les conflits sociaux. » La S ADAQ disposer ait d’un dr oit de priorité pour acquérir une terr e, à la v aleur du mar ché. Celle -ci pourr ait ensuite êtr e louée ou v endue à de jeunes agriculteurs désir eux de se lancer dans une pr oduction qui r especterait le car actère régional (bœuf, lait, etc.). « La décision [de créer ou pas cette société publique] ser a prise après l’ adoption des pr ojets de loi cet automne », dit le ministre Gendron.
Chez Desjar dins, on se dit ouv ert à différ entes possibilités . « On souhaite que les terr es r estent D’ici cinq ans, 115 000 hectares pourraient être à vendre. Le ministre François Gendron (ci-dessous) chercherait des moyens de faciliter l’achat de petits lots par les petits agriculteurs. FERME : GARRY BLACK / MASTERFILE ; FRANÇOIS GENDRON : CLÉMENT ALLARD / LA PRESSE CANADIENNE 38 { 1er septembre 2013 l’actualité entre les mains de pr oducteurs ou de coopér atives agricoles .
Loin de nous l’idée de de venir pr opriétaires terriens ! » dit N athalie Genes t, conseillèr e en relations de presse de l’établissement. Et l’ aventure de la B anque N ationale au Lac - Saint-Jean, dans tout ça ? La pr emière récolte à peine engr angée, la BN annonçait en no vembre 2012 qu’ elle r entrait dans ses terr es ! En mars suiv ant, elle v endait à l’ encan ses deux moissonneuses-batteuses , deux gr os tr acteurs dernier cri, un semoir gigantesque et deux herses .
S téphane Ouellet, gér ant du concession - naire J ohn Deer e d’ Alma, es time à 40 % les pertes de la Banque Nationale sur cette machinerie. Ce n’était pas de l’ argent des Chinois ni du Qatar qui était in vesti dans notr e région, mais le fonds de pension des emplo yés de la B anque N ationale ! » pes te Gilles P otvin, mair e de Saint-Félicien. Planté de vant l’énorme gar age de la BN , toujours in vendu, dans l’ agroparc de sa municipalité, le mair e v oit dispar aître les pr omesses de r emise en pr oduction de terr es en friche et l’injection de 20 mi llions de d ollars de c apital d ans l a r égion.
De l’ argent qui aur ait été apprécié pour dév elopper celle -ci et créer des emplois... Quand on lui parle de l’ aventure de la BN , Bernar d Lepage , copr opriétaire de la F erme Olofée , à S aint-Félicien, éclate de rir e. « Un semoir de 4 3 p ieds [ 13 m ] é quipé d ’un G PS, ç a s e c onduit comme un mini-Boeing 7 47 . Même moi, je suis dépassé.
L ’employé de la B anque a appelé mon fils a u m oins 2 5 f ois d urant l ’été p our s avoir c omment le faire fonctionner ! » Plus s érieusement, l e p lus i mportant p roducteur de flocons d’ avoine du Québec es t d’ avis que bien des gens n’étaient pas d’ accord a vec le modèle de ferme de la B anque N ationale. Cette gr ande ferme céréalière e xploitée par un important in vestisseur, calquée selon lui sur les agr oentreprises que l’ on tr ouve dans la pampa, en Ar gentine, était très loin du modèle de la ferme familiale québécoise.
D’un point de vue commer cial, e xplique Bernar d Lepage , le deuxième prêteur du monde agricole québécois , après la caisse Desjar dins, jouait gr os en concurr ençant sa pr opre clientèle . « La BN ne pouv ait se permettr e de per dre 10 % ou 15 % de ses clients. » Claude Br eton, de la B anque N ationale, l’ admet : « On a mal év alué notr e modèle d’ affaires et les enjeux sociaux. » Il insis te : l’établissement n’était pas au Lac-Saint-Jean pour spéculer.
La B anque N ationale négocie actuellement les derniers détails de la v ente de sa gr ande ferme à P angea t erres ag ricoles, un gr oupe d’ investisseurs privés fondé en 2012 par les hommes d’ affaires Charles Sir ois, qui a fait fortune dans les télécom - munications, et Ser ge F ortin, fils de pr oducteurs mar aîchers qui a travaillé à Téléglobe. Pangea e xploite déjà quelque 2 400 hectar es en Es trie et dan s La naudière. « Le pr ojet de la B anque N ationale es t r estructuré pour former des coen - treprises a vec tr ois gr oupes de pr oducteurs locaux, d ont u ne c oopérative.
O n v eut a ssurer l a p érennité des fermes familiales et fa voriser la r elève », e xplique Serge Fortin. La t ransaction fi nale s era c onclue c et a utomne. L a B anque N ationale n e g ardera q u’une p articipation minoritair e. On prév oit des ententes à long terme pour pr oduire dès 201 4 du blé, de l’ orge, du canola, du so ya et de la gour gane, dont une partie en production biologique.
Bernard Lepage , de la F erme Olofée , r este mal - gré tout sceptique de vant les démar ches de P angea. La B anque N ationale a semé un débat social — qui ne fait que commencer — sur la taille des fermes et la future propriété du jardin québécois. QuI pEuT achETER unE TERRE au QuébE c ? Rien n’empêche une banque, un important investisseur ni qui c onque d’acheter une terre agricole au Québec.
À la condition que ce propriétaire réside au Québec et maintienne la vocation agricole de l’endroit. S’il veut changer cette vocation, pour construire des condos par exemple, il devra obtenir l’aval de la commis sion de protection du territoire agricole, chargée d’appliquer la loi sur la protection du territoire et des activités agricoles et la loi sur l’acquisition de terres agricoles par des non-résidents. Québec entend donner du mordant à ces deux lois dès cet automne. La BN s’est équipée en grand.
Ce semoir de 13 m, muni d’un GPS, se conduit comme un mini-Boeing, rigole Bernard Lepage, copropriétaire de la Ferme Olofée. SEMOIR : NICOLAS MESL Y ; MOISSON : PAULO WHITAKER / REUTERS LES FINANCIERS PASSENT À LA FERME !TERRITOIRE l’actualité 1er septembre 2013 } 39 Un peu partout sur la planète, de grandes surfaces de terres sont achetées ou louées par des étrangers. Mais la riposte commence à s’organiser. par Valérie Borde La course aux terres du monde T ravailleurs du Québec, v ous êtes depuis l’ an dernier pr opriétaires de plus de 2 000 km2 de terr es agricoles aux États-U nis, en A ustralie, en Amérique latine et en Eur ope de l’Es t !
La Caisse de dépôt et placement du Québec, qui gèr e notamment les actifs de la Régie des r entes, a placé 250 mil - lions de dollars en 2012 dans une société agricole mondiale , aux côtés d’ autres caisses de r etraite canadiennes , améri - caines e t s uédoises. U n p lacement qui, espèr e-t-elle, fer a « Il se passe à l’échelle de la planète quelque chose d’important et de potentiellement dév astateur, mais dont on com - prend très mal la mécanique et l’ ampleur », dit J un Borr as, pr ofesseur à l’U niversité Er asmus, aux P ays-Bas, qui s’intér esse à la pr opriété des terr es agricoles depuis près de 30 ans.
La crise financièr e de 2008 , la flambée du prix des aliments de base et la hausse r apide des cours du pétr ole ( laquelle a donné l’ avantage aux biocarbur ants) ont lancé une ruée sans précé - dent v ers les terr es ar ables du globe . P our nourrir les popula - tions e n c roissance, m ais a ussi pour pr ofiter d’in vestissements potentiellement rentables. Des États comme les Émir ats ar abes unis ou le Qatar , par e xemple, importaient déjà la quasi-totalité de leur nourri - fructifier le fonds de pension des Québécois .
Cet in vestissement dans la société agricole mondiale TIAA - CREF Global A griculture a cependant un r evers. Il fait participer les Québécois à un phé - nomène planétair e qui préoccupe autant la B anque mondiale que l’ Organisation des N ations unies pour l’ alimentation et l ’agriculture ( FAO) : l ’achat o u la location de gr andes superfi - cies de terr es agricoles d’un pa ys par des intérêts étr angers. Le con cept a même une étiquette : l’ accaparement des terres. Mégachamp de soya au Brésil.
SEMOIR : NICOLAS MESL Y ; MOISSON : PAULO WHITAKER / REUTERS 40 { 1er septembre 2013 l’actualité ture. Depuis quelques années , ils achètent des champs et des prés , en Afrique , en A ustralie ou aux États-U nis. En Chine , en Inde et da ns d’ autres pa ys é mergents, la cr oissance des besoins alimen - taires o blige l es g ouvernements à mettr e les bouchées doubles pour tr ouver des terr es à cultiv er là où les conditions climatiques sont plus fa vorables que chez e ux, l a m ain-d’œuvre m oins c oûteuse e t l es t erres m oins p olluées.
Partout dans le monde , des ins titutions financièr es comme la Caisse de dépôt se tournent aussi v ers ces terr es susceptibles de pr endre r apidement de la v aleur. P our l’ins tant, moins de 1 % des terr es ar ables du monde appartiennent à des fonds d’in ves - tissement, selon J ose Mina ya, dir ecteur génér al et chef des r essources natur elles mondiales et d es i nvestissements d ans l es infr astructures à TIAA-CREF . D’immenses su perficies so nt passées aux mains de holdings aux r amifications internationales souv ent nébuleuses .
En 2011, la B anque mondiale év aluait que les tr ansactions internationales à gr ande échelle a vaient touché 45 millions d’hectar es de terr es agricoles en 2008 et 2009 , soit la taille de la S uède ou de la Cali - fornie. L ’organisation non gou - vernementale Oxfam es time que le phénomène s’étend à une s uperficie c inq f ois pl us g rande ! Dans les pa ys riches , l’ achat de terr es ar ables par des étr angers es t souv ent limité par des mécanismes de contrôle , comme la Loi sur la pr otection du terri - toire agricole du Québec.
Dans les pa ys en dév eloppement, ces capitaux étr angers ont du bon… en théorie . Ils de vraient pe rmettre d’ améliorer le s co nditions de vie en créant des emplois et en r endant les terr es en friche plus pr oductives, selon la B anque L a C oalition i nternationale pour l’ accès à la terr e, une ON G é tablie à R ome, a e ntrepris e n 2012 de répertorier toutes les tr ansactions r endues publiques dans une base de données , la Land M atrix, de venue la réfé - rence sur le sujet. « Il y a beau - coup de spéculation.
De nom - breux contr ats annoncés depuis 2 008 n ’ont a bouti à a ucun c hangement sur le terr ain », cons tate le Sén égalais M adiodio N iasse, dir ecteur de la Coalition. Ceux qui se sont concrétisés semblent a voir tourné bien peu à l’ avantage des pop ulations locales , surtout dans les pa ys à faible gouv ernance, là où le dr oit foncier es t peu clair et la corruption répandue . « Dans les enquêtes que j’ ai menées dans des dizaines de pa ys, je n’ ai jamais tr ouvé un cas où les popu - lations ont bénéficié de r etombées positiv es », dit J un Borr as.
Même la B anque mondiale n’ a aucun e xemple de contr at « gagnant-gagnant » à r elater, r econnaît à r egret s on é cono - miste Klaus Deininger. L’accaparement des terr es es t particulièr ement critique en A frique, o ù l es e ntreprises é trangères s’ins tallent surtout là où l’ eau es t abondante — le long des gr ands fleuv es, comme le N iger — et négocient des dr oits sur les a pprovisionnements p our l ’irrigation. « L’ Afrique a un besoin crucial d’ eau autant pour l’ alimentation que pour la fournitur e d’éner gie, mais elle se vide de ses réserv es ! » dénonce M adiodio N iasse.
À M adagascar, la signatur e d’une entente entr e le gouv ernement et la société coréenne D aewoo portant sur plus d’un million d’hectar es de terr es agri - coles a l argement c ontribué a ux émeutes de 2009 , qui ont fait plus de 100 morts et se sont soldées LE CAS DU LAOS Au Laos, l’anthropologue Karen m cAllister, de l’Université m cGill, a découvert combien la vie des peuples montagnards du Nord a été bouleversée par l’arrivée massive de sociétés chinoises productrices de caoutchouc. Dans ce pays où plus du cinquième des terres arables sont contrôlées par des intérêts étrangers, le gouvernement a redessiné la cartographie du territoire pour dépouiller des villages de leurs terres arables.
Impossible de savoir si les investisseurs ont été floués ou complices. Le gouvernement laotien a instauré en 2011 un moratoire sur ce type de contrats. mondiale. « Mais ce qui se passe n e c orrespond p as à n os a ttentes », r econnaît Klaus Deininger , économis te pour cette institution. Les p opulations v ulnérables s ont s ouvent l ésées l ors d e l a v ente de terr es à des étr angers, d’ après la B anque mondiale et la F AO.
Ces contr ats encour agent la corruption, les conflits sociaux et le mauv ais usage des r essources naturelles. Jun Borr as s’ efforce d’ analyser les r ouages de cette nouv elle géopolitique agricole . « On manque encor e de données . Il y a de multiples formes de tr ansactions, depuis l’ entente v erbale a vec un chef de village jusqu’à des contr ats entr e États et entr eprises.
E t des préoccupations fort différ entes selon le pr ofil des in vestisseurs, les pa ys visés , les cultur es e xploitées, le cadr e juri - dique local… » Br ef, pas facile d’y v oir clair ! au m ozambique, Jun b orras a trouvé 7 000 habitants sur des territoires présentés par L e gouvernement comme « vides » ! WIJNANDS / GETTY IMAGES ; R. C. : KAIROS PHOTOS / PAUL JEFFREY TERRITOIRELA COURSE AUX TERRES DU MONDE l’actualité 1er septembre 2013 } 41 par le r enversement du président Ra valomanana.
L ’an dernier , D aewoo, qui v oulait cultiv er des palmiers à huile et du maïs pour l e ma rché s ud-coréen, a o fficiellement renoncé à son projet. De plus en plus , les sociétés civiles résis tent. Dominique C aouette, s pécialiste e n s ciences politiques à l’U niversité de M ontréal, fait partie de ces centaines de cher cheurs et activis tes qui s ’efforcent d ’outiller l es p opulations locales . D ans neuf États d’ Afrique fr ancophone, le chercheur bâtit un réseau de surv eillance a vec des or ganisations pa ysannes.
Ce réseau permet d’échanger par téléphone cellu - laire des données détaillées sur les contr ats passés dans ces pa ys. La mobilisation des opposants et les dénonciations des médias commencent à r efroidir les ar deurs des entr eprises. « On semble assis ter à un début de r alentissement du phénomène », cr oit Madiodio Niasse. Depuis peu, des pa ys comme la T anzanie ou le M ozambique ont ins tauré des loi s plus cont raignantes pour limiter l’in vestissement étr anger sur de gr andes s uperficies d e l eur t erritoire.
M ais il y a un monde entr e la théorie et la pr atique. « Les in vestisseurs créent des filiales locales ou achètent les terr es par petits lots », dénonce Jun Borras. Ce secteur r essemble à celui de l’immobilier il y a 40 ans ou à celui du bois d’ œuvre il y a 20 ans , cr oit J ose Mina ya. « Cette nouv elle classe d’ actifs a besoin de plus de tr ansparence pour a ttirer d es i nvestissements.
M ais un jour , les terr es ar ables ser ont certifiées comme le bois l’ est aujour d’hui. » La B anque mondiale cr oit aussi qu’ en misant sur la tr ansparence on parviendr a à fair e émer ger des partenariats le monde et aussi au Québec », dit son porte -parole, M axime C hagnon. P our l ’instant, l a C aisse de dépôt n’ a pas l’intention d’in ves tir dir ectement dans des terr es québécoises . Chaque mar ché es t différ ent, a vec des lois différ entes et des “ acceptabilités” sociales différ entes. »
Certains in vestisseurs font effectiv ement du chemin. En décembr e 2011, la caisse de r etraite néerlandaise ABP , qui a signé l’ entente sur l’in vestis - s ement r esponsable, a p référé se r etirer d’un pr ojet de planta - tion d’ eucalyptus au M ozambique après que des journalis tes o nt r apporté q u’elle n e r espectait pas ses pr opres lignes de conduite . Dans s on m ea culpa, A BP a précisé a voir choisi son r eprésentant loca l pour sa bon ne r éputation e n m atière d e r esponsabilité sociale et en vironnementale, et s’êtr e fait a voir.
V ols de terr es, menaces aux pr otestataires, fermes incendiées , com - pensations jamais v ersées… les fonctionnair es et enseignants néerlandais finançaient sans le sa voir un vrai désastre ! « On v oudrait, par e xemple, que tous les contr ats soient r endus publics , e t t rouver d es c as e xemplaires où des in vestissements r esponsables ont pr ofité aux popula - tions locales », e xplique Klaus Deininger . L’an dernier , la F AO a accou - ché d’un code de conduite « pour une gouv ernance r esponsable des régimes fonciers dans le conte xte de la sécurité alimen - taire nationale ».
Les membr es du G8 planchent aussi sur la ques tion. En 2011, huit gr andes ins titutions financièr es eur opéennes et nor d-américaines, qui gèrent la bagatelle de 1 300 milliar ds de dollars d’ actifs, se sont entendues sur des principes à suivr e pour l ’investissement r esponsable dans les terr es agricoles . TIAA - CREF Global A griculture, dans laquelle la Caisse de dépôt et placement a in vesti, fait partie des signataires. « L’investissement d e l a C aisse dans le secteur agricole par l’intermédiair e de TIAA -CREF es t e xploratoire.
C’ est une nou - velle classe d’ actifs que la Caisse v eut mieux compr endre dans L’an dernier, La Fa o a accouché d’un code de conduite « pour une gouvernance responsab L e des régimes Fonciers d ans L e contexte de La sé curité a L imentaire nationa L e ». Le g 8 p Lanche a ussi sur La ques tion. WIJNANDS / GETTY IMAGES ; R. C. : KAIROS PHOTOS / PAUL JEFFREY UNE COURSE POUR L’EAU Les terres passent à des intérêts étrangers, et l’eau avec elles !
Au Congo, l’eau qui irrigue les terres agricoles des étrangers correspond, en volume, à près du double de ce qui serait nécessaire pour fournir un régime équilibré à chaque habitant.
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